Vive la bagnole ?

Nous, urbanistes, professionnels consciencieux, sommes engagés dans une lutte sans merci depuis des décennies. Une guerre asymétrique s’il en est, une guerre contre un ennemi de masse, agile et envahissant : la bagnole.

Nous avons usé de politesses, d’incitations, créé des alternatives lourdes à coup de tramways, ou douces en prônant le vélo sous les embruns. Nous avons usé de (parkings de) dissuasion, lutté contre la sauvagerie (du stationnement), enterré les bagnoles, densifié les axes de transport en commun, contraint l’étalement urbain…

Une lutte sans fin avec un seul objectif, honorable s’il en est : contenir l’ennemi au-delà des portes de la ville, préserver la civilité de nos urbanités des miasmes automobiles.

Mais l’ennemi a muté.

Il est désormais plus propre (au-delà des ratés logiciels du diesel allemand), il se partage, se collectivise, et après-demain il sera intelligent et autonome.

Après-demain, ou simplement demain ? Le changement de paradigme est en marche, en marche accélérée, et pourrait redonner une place honorable au Dieu automobile. Une nouvelle place qui viendra interroger nos pratiques, questionner la destination d’espaces aujourd’hui dédiés au repos de nos anciens ennemis, et remettre au cause les fondamentaux de la planification urbaine.

Alors prenons un coup d’avance, et imaginons l’avenir.


Jeudi 5 novembre 2019, 8h06.

Je suis à la bourre.

En passant devant la machine à café, je lui adresse un ordre bref :
– Un petit colombien, bien serré s’il te plait.

Une voix grave me répond :
– Bonjour Sylvain, c’est Gérard, votre assistant personnel
– Heu, oui Gérard ?

Avant mon assistant personnel était une assistante, Léana, que j’avais choisie pour sa voix suave, aux tonalités sud-américaines, mais l’intelligence artificielle a analysé qu’elle avait peu d’impact sur mon comportement. Alors Gérard est arrivé. Pas le même style.

– Vous êtes manifestement en retard Sylvain et le tramway est bondé ce matin. Souhaitez-vous que je trouve un moyen alternatif pour rejoindre votre espace de coworking ?
– Heu… oui
– Il y a 82,3% de probabilités de fortes averses dans la soirée, je vous conseille d’éviter le vélo aujourd’hui, même si un peu de sport vous ferait du bien, vous n’avez pas eu d’activité sportive significative depuis 11,2 jours.
– Oui oui, je sais, ça va.
– Une voiture automatique de la coopérative peut passer vous chercher dans 3 minutes et 21 secondes, il faudrait boire rapidement votre café.
– Ah non faut pas pousser !
– Sinon Paul passe à proximité en véhicule électrique, il a une place de libre, je peux lui proposer de faire du co-voiturage ?
– Je connais ce Paul ?
– Non, mais cela pourrait être une bonne occasion de le rencontrer, des opportunités professionnelles pourraient être envisagées dans une approche collaborative. Il est architecte, c’est lui qui vient de finaliser la reconversion du parking aérien des machines de l’île en ferme urbaine et usine de stockage énergétique.
– Ah oui le chantier que j’ai vu lundi dernier ?
– Non mardi, à côté de ce bar où vous avez manifestement pris une ou plusieurs
consommations jusqu’à une heure tardive.
– Bon bon ok, va pour Paul.
– Très bien, il approche. Pensez à prendre votre veste en sortant, je fermerai à clef et je préviens la machine à café du bureau, vous avez plusieurs dossiers à boucler ce matin.

Sympa ce Gérard…

En sortant, je passe devant ma voiture qui gît sur le trottoir. La « Métro » a collé un élégant panneau lumineux sur le pare-brise : « Ce véhicule n’a pas été utilisé depuis 485 jours, il est temps de penser à une alternative. »

C’est vrai que c’est la dernière garée dans ma rue, tous les voisins se sont débarrassés de leurs véhicules personnels pour passer à des moyens alternatifs : vélo, transport en commun, abonnement à une flotte de taxis automatiques…

La « Métro » en a profité pour doubler d’un coup le linéaire de pistes cyclables en 2018, en supprimant tout simplement le stationnement le long des trottoirs qui ne servait plus à rien. C’était sympa comme opération participative, la ville fournissait la peinture en dégageant les dernières épaves et les habitants, quartier par quartier, ont effacé les places de stationnement en peignant des pistes cyclables à la place. Pas forcément très droit mais entre la bonne ambiance et la ristourne sur les impôts locaux, c’était bien agréable.

Il faudrait que je me décide à vendre ma voiture, mais une hybride de 4 ans ne vaut plus rien, même en milieu rural. Et puis je dois reconnaître que j’y suis quand même attaché à cette bagnole, même si je ne l’utilise plus …

Heureusement que ce n’est pas une diesel, depuis le scandale Volkswagen, les class actions qui ont suivi aux USA et l’étude retentissante de l’OMS de 2017, le diesel a été complètement interdit à moins de 10 km des espaces significativement habités. Il y a bien encore quelques ruraux qui sont entrés en résistance, notamment les ZADistes qui tournent au biodiesel, mais ces bagnoles ne valent plus rien. Tiens, d’ailleurs il paraît qu’ils vont bientôt démarrer les travaux de l’aéroport, j’avais oublié cette histoire d’aéroport.

Ah voilà Paul ! Voiture électrique, deux places, rose. Ça promet.

– Sylvain, c’est Gérard, votre assistant personnel. Paul est arrivé.
– Oui Gérard. Merci Gérard, j’ai vu.

Sylvain Grisot / 5 novembre 2015