« TOUS » Un roman de Grégoire Polet qui réinvente le passé pour donner un futur à notre démocratie.

Grégoire Polet, Gallimard 2017

C’est un roman troublant. La réécriture d’un passé proche qui résonne au présent et au futur, en ces temps agités pour nos démocraties. Oublions un peu, grâce à Grégoire Polet, les miasmes d’un débat électoral qui ne tiendra pas ses promesses, pour constater la rupture à venir : après ne sera plus comme avant, et ce n’est pas le « paysage politique » qui en sortira légèrement décoiffé, mais les rouages fondamentaux de notre système politique qui seront requestionnés.

L’auteur remonte donc un peu le temps pour replacer cette bascule avant l’élection de François Hollande. Il localise le démarrage d’une vaste période de bouleversements démocratiques sur une place espagnole peuplée d’indignés, suivie par la rencontre fortuite entre une tragédie individuelle et un élan collectif qui s’emballe, sur fond d’une France qui s’ennuie et d’une Belgique qui peine à se trouver un gouvernement. Une conjonction de facteurs qui met le pouvoir entre les mains de ceux qui décident de le rendre au peuple. Dans cette version de l’Histoire, François Hollande n’est donc pas élu, et une version remaniée de démocratie directe 2.0 commence à éclore ça et là en Europe, porté par un nouveau mouvement : « TOUS ».

Le récit se décompose en points de vue croisés d’acteurs de cette transformation. Des récits à la première personne teintés de tragédie, mais qui tous témoignent non pas tant d’une espérance en l’avenir, mais d’une farouche confiance dans le présent, et la population. C’est sans doute cet optimisme qui est au cœur de ce livre qui récuse le nom d’essai — et n’a donc pas à se justifier — mais n’en n’est pas moins gorgé d’idées.

La plus centrale de ces idées est sans doute celle selon laquelle nos sociétés ont suffisamment évolué, mûri, et qu’elles peuvent donc aujourd’hui participer directement à la décision sans passer par la médiation d’une caste politique monopolisant le pouvoir réel. Puisque la population est suffisamment éduquée, informée et ouverte pour porter les débats et formuler les décisions, les élus n’ont plus vocation à être des professionnels, mais des médiateur temporaires, des représentants branchés sur le réel et découplés des partis traditionnels.

La cité peut dès lors s’affranchir des castes de la démocratie version XXe siècle pour que chacun (“tous”) participe non seulement à la décision, mais à l’élaboration de la question. Et du collectif peut naître de l’intelligence, surtout quand l’université sort de ses murs pour structurer les débats, éclairer les choix et explorer les alternatives, avant de laisser le choix à la multitude. La nature rationnelle du débat, le pragmatisme des décisions et l’acceptation apaisée du fait majoritaire rappelle si c’était nécessaire que l’on est bel et bien au cœur d’un roman, certes, mais d’un roman qui questionne.

Car cette transition vers une nouvelle étape démocratique, si elle est génératrice de peurs et de doutes, est aussi nécessairement marquée par des heurts. Mais puisqu’il faut changer, empruntons cette voie optimiste et ouverte et donnons-nous le droit d’écrire notre futur, comme Grégoire Polet s’est opportunément permis de réécrire notre passé.

A lire vite donc.

Sylvain Grisot / 2 avril 2017