La Case SIM vie d’un modèle d’habitat adapté

Tsoundzou 1,
11 décembre 2005.

Un gosse me salue en passant, du haut du plateau de cette camionnette qui me double. « Bonjour Sylvain !» Enchanté, je me demande d’où il me connaît. 6-7 ans, un sourire splendide et des fringues un peu crades, le portrait craché de la moitié des gosses que je croise tous les jours dans les quartiers pourris où je traîne mes tongs oranges.

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Et moi qui sue sang et eau en courant le long de la route par ce début de soirée moite de saison des pluies…
« La course comme alternative à l’alcoolisme en climat tropical », certainement un bon sujet de mémoire. En tout cas, ça met quelques idées au clair. Je pensais à cette discussion avec Léon Attila Cheyssial, sur l’urbanisme et la singularité de ce métier. L’urbanisme comme une guerre.

Une guerre avec ses batailles gagnées ou perdues, et une ligne de front qui, au final, s’écarte des plans stratégiques initiaux. L’écart entre l’esquisse et la réalisation. Des troupes éparses et diverses – acteurs privés, publics, politiques, habitants, techniciens – des alliances plus ou moins objectives, quelques trahisons, des rangs enfoncés faute de combattants… Et pour l’urbaniste la double nécessité d’avoir la volonté de se battre et d’accepter les défaites.

Mayotte est un champ de bataille singulier. Dans une île peuplée de fonctionnaires d’Etat qui connaissent leur date de départ dès leur descente d’avion, d’élus locaux mal outillés par une décentralisation qui peine à se mettre en place, de techniciens privés parfois plus intéressés par la pêche au gros et la plongée que par les spécificités de la culture locale, le champ est libre pour le laisser-aller et la médiocrité.

Et pourtant cette île est aussi le lieu des singularités, des individus conscients et agissants. Quelques poignées de passionnés, parfois brillants, qui ont marqué ce bout de terre de leurs initiatives, de leurs idées, de leur créativité. Les pages qui suivent en témoignent.

Mayotte donc, bout de France du bout du monde.

Une petite île de l’archipel des Comores, coincée entre Madagascar et les côtes africaines. Un petit point noir sur la carte, un point dont l’épaisseur est le fait de la gentillesse des cartographes de l’IGN, plus que de sa véritable importance.

Une petite île donc, d’un peu moins de 400 km2 à plus de 8000 km de la France métropolitaine. Une île magnifique aux côtes découpées, bordée d’un immense lagon et soumise au climat tropical, avec ses fortes pluies, ses cyclones, ses chaleurs et ses moustiques…

Le hasard faisant bien les choses – il n’a que ça à faire – cette île est aussi pour moi le lieu de la rencontre avec un bureau d’études et son directeur, trois petits jours seulement après mon débarquement sur le tarmac surchauffé de l’aéroport de Pamandzi.

Une structure aux contours parfois flous intervenant autant dans le suivi social des opérations que dans la conception urbaine, parfaitement en accord avec ma double formation. Une structure qui laisse aussi prendre aux individus la place qu’ils veulent bien prendre. Ça tombe bien.

Observateur et acteur. Observateur patient, et acteur conscient et agissant. Enfin, qui cherche à l’être.

Observer pour comprendre. Tenter de comprendre le fonctionnement d’une société marquée par un métissage aussi riche que complexe, la douceur d’un islam africain, et les profonds bouleversements initiés par la France depuis la fin des années soixante-dix. Une île qui subit plus qu’elle ne vit ces transformations radicales : explosion démographique, urbanisation incontrôlée, monétarisation rapide de l’économie, chômage, immigration clandestine massive, bouleversements réglementaires…

Un morceau d’Afrique qui voudrait bien être en France, mais sans trop savoir pourquoi. Les petits drapeaux européens qui bordent avec humour les plaques d’immatriculation n’y peuvent rien, Mayotte est aussi africaine, belle et sincère, et elle le restera.

Pour un temps du moins.

Et puis, au détour d’une rue qui mériterait bien un petit coup de neuf, une case colorée, une case SIM.

Un étrange objet qui dépasse largement son seul sens architectural, pour le moins pauvre. Objet social, objet urbain, alors pourquoi pas objet d’étude ? Ce petit sucre rectangulaire, doté de deux ou trois pièces aussi simples qu’anonymes, surmonté d’un modeste toit de tôle, et posé sur un mouchoir, occupera donc mes nuits.

Un objet à part, fruit des expérimentations de la Société Immobilière de Mayotte (SIM). Plus qu’un objet, c’est une démarche particulièrement créative et innovante qui a fondé la politique d’habitat social à Mayotte. Une démarche qui a su répondre de façon adaptée aux besoins massifs d’une population pendant près de deux décennies, redessinant la paysage urbain de l’île. Une démarche qui marque aussi le pas depuis quelques années.

Alors pourquoi ? Quelles leçons tirer du travail de la SIM dans le logement social ? Comment aujourd’hui tirer de cette expérience les moyens d’offrir des logements adaptés aux mahorais dont les modes de vie sont profondément bouleversés ?

Avant d’en venir au cœur du sujet, un détour de quelques pages permettra de planter le décors. Une approche de la situation sociopolitique de cette île particulièrement complexe d‘abord, avant d’exposer les fondements des modes d’habiter mahorais et leur évolution. La démarche qui a mené à la mise en place de cette politique d’habitat social sera ensuite exposée, un moyen d’en tirer les leçons et de tracer des perspectives dans une quatrième partie présentant un essai de conception de nouvelles cases sociales destinées à un contexte urbain.

Plus que des pages, c’est du temps et de l’expérience qu’il me manque pour apporter une réponse définitive à toutes ces questions. Je me contenterai donc d’apporter quelques modestes pierres à l’édifice. Un moyen comme un autre de saluer, bien bas, ceux qui ont posé les premières.

Sylvain Grisot / 2005