Démonter la tour Eiffel ? La mnésie des territoires

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Si le développement durable fait désormais partie de nos préoccupations professionnelles et personnelles, en quoi cette préoccupation a-t-elle changée fondamentalement nos pratiques quotidiennes et nos façons de concevoir les transformations du monde qui nous entoure ?

La crise que nous traversons nous invite à requestionner nos modes de faire et nos points d’intérêts. Si nous ne pouvons savoir de quoi demain sera fait, nous pouvons observer un certain nombre de phénomènes qui nous éclaire sur notre futur : la raréfaction du foncier, la limitation de l’étalement urbain, la déplétion de certains matériaux, la nécessité des économies d’énergie, la nécessaire refonte des systèmes de déplacements, etc… Rien ne sera plus comme avant, mais au lieu de le considérer comme une perte, essayons de le concevoir comme une chance, une nouvelle opportunité pour nos activités.

L’urbanisation est désormais un phénomène mondial. En 2014, environ 54 % de la population mondiale vit en milieu urbain. Par milieu urbain, on entend aussi bien la petite ville que la mégapole. Ce qui caractérise l’urbain est sans doute de plus en plus la notion de pratiques en termes de services, de transport, de consommation, etc…

Le développement de l’urbanisation n’est pas sans conséquence sur les territoires ruraux. Des évolutions de la production agricole au vieillissement de sa population, ces territoires deviennent des espaces de relégation aux antichambres des villes quand elles n’en deviennent pas le territoire de loisir, vase d’expansion résidentiel.

Mais ce qui caractérise sans doute encore plus le développement de l’urbain, de ces zones urbaines (du centre à la périphérie), est sans conteste l’adaptation aux nouveaux usages, aux nouvelles pratiques. Le développement des liaisons informelles a profondément modifié la géographie traditionnelle, en abolissant (du moins en surface) plus de distance que le réseau autoroutier.

Alors tous urbain ?

Sans doute.

Ces interactions à l’œuvre montrent que rien ne peut plus être pensé seul, isolé mais dans un faisceau d’interdépendances fortes. Espaces urbanisés, espaces agricoles, zones commerciales et d’activité : c’est l’ensemble du territoire qui est en mutation à l’heure où l’investissement se fait plus rare et parcimonieux.

Comment alors continuer à transformer des territoires sans moyens ? L’aménagement, art et technique de la croissance doit sans doute apprendre à devenir un art de la décroissance, de la transformation et du renouvellement.

Dans son roman, Le dépaysement (Seuil, 2011), Jean-Christophe Bailly nous montre au travers de périples en France l’incroyable diversité des paysages, des situations de notre pays. Dénué de nostalgie mais avec le sentiment que tout cela s’efface, disparait.

A l’heure d’une mondialisation devenue règle, d’une homogénéisation des territoires par le jeu croisé des normes et du marketing territorial, les nouveaux quartiers se développent tous semblables et durables : quartier de gare, renouvellement urbain, quartiers créatifs, cluster universitaires, etc.

Comment retrouver un sens à ces démarches de les rendre plus spécifiques et par là même plus essentielles au moment où les actions sur les villes et les campagnes concernent des territoires déjà équipés, raccordés, habités et parcourus ?

Des voix sont ouvertes depuis quelques années, avec l’intérêt croissant porté aux friches industrielles devenues les nouveaux lieux de la culture avec des occupations plus ou moins pérennes, plus ou moins organisées (plutôt plus, d’ailleurs).

La question du réemploi de structure existante a d’abord été la marque de fabrique de projets exemplaires et démonstratifs du Lieu Unique à Nantes à Emscher Park dans la Ruhr en Allemagne.

Démonter la Tour Eiffel ?

Il se joue dans la question qui a trait à la mémoire collective, à la permanence de signes en une période où l’obsolescence même est programmée. Un enjeu où la question du temps intervient d’une autre façon, plus seulement comme celui du temps long des villes, mais comme le temps qui permet des évolutions, des transformations et des permanences.

Comme se plait à le rappeler Patrick Bouchain, le symbole de Paris n’est-il pas un bâtiment éphémère, décrié à sa construction et dont aujourd’hui personne n’oserait demander le démontage, même au nom des normes d’accessibilité ? Au contraire, elle est sans cesse adaptée et toujours identique.

Du passé faisons table rase…

Et si la conservation d’un bâtiment, d’une infrastructure devenait le point de départ d’une transformation plus large ? Ne pourrions-nous pas considérer que la conservation/transformation puisse être une manifestement optimiste de l’innovation et du changement ?

La question n’est pas nouvelle. Les villes de la Renaissance se sont construites sur des bases médiévales et le temps des chantiers des cathédrales, les ont souvent fait ressembler à des patchwork architecturaux, mêlant styles et époques.

La période moderne de l’après-guerre et des Trente glorieuses fut finalement une assez courte, mais radicale, période où la tabula rasa devint la règle au nom d’une modernité galopante et triomphante.

Au bonheur des brocanteurs qui récupérèrent meubles anciens au moment où le formica fit son entrée jusque dans les campagnes, la France et une grande partie du monde occidental, s’équipèrent et s’aménagèrent sans s’encombrer des vestiges du passé.

Au moment où la France construisait des grands ensembles, De Gaulle se serait exclamé en survolant l’apparent désordre de la banlieue parisienne : « Delouvrier, mettez-moi de l’ordre dans ce bordel !». Paul Delouvrier (1914-1995), délégué général au district de la région de Paris de 1961 à 1969, est considéré comme le père des « villes nouvelles » et de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de la Région parisienne (IAURP).

Au même moment de 1955 à 1964, l’architecte italien Carlo Scarpa (1906/1978) réalise sans doute son œuvre la plus connue en restructurant et aménageant le Castelvecchio à Vérone. Il propose à la fois une attitude originale en matière de restauration de monument historique. Cette forteresse médiévale, aux murs d’origine romaine, complétée par une caserne sous Napoléon 1er et transformée jusque dans les années 20, ne présente aucune lisibilité historique. Pour rendre claire la fonction ancienne du bâtiment, lieu de résidence ouvert sur l’extérieur et tourné vers la ville, Scarpa radicalise son intervention contemporaine en la mettant elle-même en scène et en soulignant toutes les strates historiques en adoptant un vaste raisonnement critique s’attardant sur les points d’articulation qui relient les fragments entre eux (Dictionnaire de l’architecture du XXème siècle, sous la direction de Jean-Paul Midant, éditions Hazan et Institut Français de l’Architecture, 1996).

On peut considérer que Scarpa a établi ici le manifeste moderne de la restauration en ne renonçant ni à l’histoire, ni à la modernité.

L’économie de la crise

La diminution des budgets des collectivités publiques fait apparaître d’étranges phénomènes dont on ne mesure pas encore l’étendue des effets pervers et durables : concurrence acharnée sur les prix, prestations rémunérées au rabais, délais raccourcis, qualité médiocre des missions, etc.

On entend ici ou là des responsables se féliciter de cette nouvelles concurrences voyant là l’opportunité de continuer à aménager et construire « comme avant », sans se soucier de la pérennité de ce qui va être réalisé, laissant de côté les questions de l’entretien et de la gestion.

On est tenté de leur demander au nom du bien commun : « mais, vous, à quoi renoncez-vous ? »

Peut-on continuer à faire comme si tout allait redémarrer, rentrer dans l’ordre et qu’au passage on réalise des économies de courtes durées ? La crise dans laquelle nous sommes entrés sans savoir quand nous en sortirons, ne serait-elle pas l’occasion de réviser nos modes de faire, de repenser nos pratiques, comme nous sommes en train de faire évoluer nos pratiques quotidiennes ?

Démarche transdisciplinaire

Sans revenir sur la scission entre génie civil et architecture qui (à tort ?) a été considérée au milieu du XIXème siècle comme l’une des quatre disciplines des Beaux-Arts, et qui a vu son enseignement se séparer de celui des ingénieurs, les métiers liés à la mise en œuvre et l’édification de construction sont intimement liés.

La pensée technique sur le territoire est historiquement issue non pas d’une pensée civile mais d’un pensée militaire. Reconnaître le territoire, c’est d’abord connaître sa géographie pour pouvoir la dominer. « La géographie sert d’abord à faire la guerre » pour paraphraser Yves Lacoste dans son ouvrage critique parue en 1976.

L’apogée de l’ingénierie militaire puis civile, de la fin du 18ème au début du 20ème siècle, produit de brillants ingénieurs s’intéressant aussi bien à la géographie, aux sciences pour concevoir leurs ouvrages qu’ils représentaient par de magnifiques aquarelles et des maquettes.

Les dessinateurs du Roi se transforment en 1747 sous la direction de Jean-Rodolphe Perronet (1708/1794) en Ecole des Ponts et Chaussées, première école d’ingénieur du monde, dont la première attribution est la reconnaissance du territoire royal puis national. L’enseignement s’inscrit dans l’apprentissage du dessin des paysages et des cartes. La qualité de la représentation est à la mesure de l’importance attachée à cette vision du territoire : mieux le connaitre, mieux le représenter pour mieux l’ordonnancer.

Le lien entre le paysagiste et l’ingénieur se retrouve dans l’édification des ouvrages qui se posent sur le territoire en tenant compte de la topographie mais aussi dans la structuration d’un nouveau paysage accompagnant la création d’une route.

Si la pensée technique s’est progressivement abstraite du sol de référence comme une pensée hors-sol, la question de l’infrastructure dans son rapport au site, à la géographie, perdure. On retrouve cette préoccupation chez des ingénieurs comme le suisse Jürg Conzett (1956) et ses ouvrages, preuve s’il en est besoin d’incarner cette fusion entre les arts de l’aménagement.

Jürg Conzett, Pùnt da Suransuns, Viamala, 1999

Coût global

Serpent de mer des métiers de l’aménagement et de la construction, la notion de coût global (ou coût du cycle de vie (CCV) – en anglais life cycle cost ou LCC) a fait son apparition dans la construction au début des années 90 suite à la prise de conscience des coûts différés dans la construction. Par extension, le but était de rationaliser les dépenses et intégrer dès la conception, les budgets de gestion et d’entretien des ouvrages neufs.

Malgré de multiples tentatives, la rédaction d’une norme (Norme ISO 15686-5:2008, « Bâtiments et biens immobiliers construits – Prévision de la durée de vie – Partie 5 : Approche en coût global ») et son efficacité avérée, l’application généralisée du coût global reste anecdotique bloquée sans doute par l’absence de vision d’ensemble de la part des commanditaires de la conception à l’utilisation d’un ouvrage en intégrant son entretien (du plus courant au curatif).

La nécessaire recherche d’économie dans les investissements, publics ou privés, trouverait sans doute un outil fiable dans l’utilisation du coût global en répartissant la dépense de l’investissement non pas seulement au moment de la réalisation mais en tenant compte de l’évolution et des usages.

Conserver pour transformer ?

«  On a deux vies, et la deuxième commence le jour où on réalise qu’on n’en a qu’une » écrivait Confucius (-551/-479).

Si le coût de la conservation en vue d’une transformation, ne coûte pas immédiatement moins cher que la construction neuve, cette démarche oblige à un certain nombre de précautions et de protocoles et permettent d’envisager le projet autrement.

A l’instar de la situation économique actuelle, les stratégies de conservation peuvent devenir un moteur du projet à condition de ne pas vouloir reproduire sur l’existant ce qui s’applique sur le neuf.

A condition aussi sans doute, d’adopter un point de vue critique sur l’existant et ne sombrant ni dans le pastiche, ni dans la nostalgie.

L’espace de liberté ainsi ouvert permet d’envisager d’autres façons de faire, plus ouvertes, plus inventives et plus économes dans le temps.

Travailler sur l’existant permet d’envisager le projet dans un continuum dont le début n’est pas le commencement des études, mais trouve sa source bien avant, dans une histoire qu’il convient de comprendre et de s’approprier pour la poursuivre, la développer et la transmettre.

ROTOR, inventaire de matériaux

Du bâti à l’urbain

La stratégie sur un bâti existant est assez semblable à celle qui préside à la conduite d’un projet urbain : attention à l’existant, relativité de l’action, intégration du temps comme moteur du projet, importance du jeu des acteurs, etc.

Le fait d’intervenir dans une structure existante oblige à s’intéresser à ce qui a précédé notre intervention, à considérer le site comme une contrainte mais aussi une ressource avec laquelle nous devons composer. Cela change la façon de considérer l’acte de transformer en adaptant les exigences du programme et le budget à un existant. Ce n’est un frein à la créativité, à l’imagination ou à l’innovation mais au contraire un stimulus, une invitation à une exigence humble, une création relative, sans doute plus juste et attentive à ce qui nous entoure.

 

Nos territoires de projet ne sont pas extensibles, les terrains deviennent précieux car ils sont rares, l’économie des ressources et des moyens sont des objectifs de durabilité.

Qu’il s’agisse de territoires urbains ou de paysages ruraux, de zones commerciales ou de centres historiques, les problématiques d’intervention reviennent à compléter, transformer et développer ce qui existe, ce qui est là sous nos yeux.

Il ne peut y avoir de création sans mémoire.

Filip Dujardin, memorial I, 2016

Patrick Henry / 10 février 2018 / www.pratiquesurbaines.fr